Entraîner son odorat

La plupart des conseils sur l’entraînement de l’odorat sont inventés. Voici ce que les preuves appuient en réalité, ce qu’elles n’appuient pas, et un programme que vous pouvez suivre par vous-même.

L’entraînement olfactif fonctionne, mais il faut se méfier de ce que ça veut dire

Le protocole clinique s’appelle l’entraînement olfactif et il a été formellement décrit par Thomas Hummel et ses collègues, à Dresde, en 2009.

La méthode n’a rien de glamour. Quatre odeurs fortes, senties délibérément deux fois par jour pendant douze semaines. Les matières d’origine étaient le phényléthanol pour la rose, l’eucalyptol pour l’eucalyptus, le citronellal pour le citron et l’eugénol pour le clou de girofle.

L’efficacité rapportée varie de 11 à 68 % selon les études, après douze à seize semaines, et des travaux d’imagerie ont trouvé des changements de connectivité fonctionnelle par la suite, ce qui suggère que le système olfactif se réorganise avec l’usage.

Voici maintenant la réserve, et elle compte. Cette recherche a étudié des gens atteints de dysfonction olfactive, c’est-à-dire un odorat endommagé ou diminué, souvent après une maladie. C’est la preuve qu’un sens compromis peut être réhabilité. Ce n’est pas la preuve qu’un nez normal peut être entraîné jusqu’à devenir celui d’un expert, et il n’existe pas encore de bons travaux cliniques sur cette question précise.

Ce qui suit relève donc en partie de la preuve et en partie de la tradition du métier, et nous avons indiqué ce qui appartient à quoi.

Ce qui s’améliore en réalité avec la pratique

Pas la sensibilité. Presque certainement pas la sensibilité.

Ce qui s’améliore, c’est la nomination et le rappel. La différence entraînée entre un parfumeur et vous n’est pas qu’il détecte plus de molécules. C’est qu’il possède une bibliothèque mentale organisée, de sorte que quand quelque chose arrive, il peut dire « c’est de l’iris, et il y en a trop » plutôt que « ça sent une sorte de poudre ».

Le problème de la nomination est réel, et ce n’est pas votre faute

Il existe un phénomène documenté ici. La plupart des gens trouvent profondément difficile de nommer des odeurs familières, même quand leur perception n’est pas altérée et qu’ils peuvent nommer des objets à la vue sans aucune difficulté. La faille se situe dans le lien entre le système olfactif et le langage, pas dans le nez.

Vous connaissez cette sensation. Vous sentez quelque chose, vous êtes certain de le connaître, et le mot ne vient pas. On appelle parfois ça l’état du « bout du nez », et c’est la condition ordinaire de quiconque n’est pas entraîné à sentir.

Mais ce n’est pas une limite humaine fixe, et voilà la partie encourageante. L’idée que les humains sont simplement mauvais pour nommer les odeurs a été remise en question, parce qu’il existe des langues dotées d’un vaste vocabulaire olfactif dédié, où nommer les odeurs va de soi. Les locuteurs du jahai, sur la péninsule malaise, nomment les odeurs bien plus facilement que les anglophones, parce que le jahai possède des mots abstraits pour les qualités olfactives, un peu comme l’anglais possède des mots abstraits pour les couleurs.

Le déficit est donc linguistique et culturel, pas anatomique. L’anglais ne donne presque rien : on y décrit les odeurs en nommant leur source (« lemony », « smoky ») ou en empruntant au goût (« sweet »). La formation d’un parfumeur consiste, plus que tout, à construire le vocabulaire que l’anglais ne leur a jamais donné.

Ici, s’entraîner veut dire construire un lexique et l’attacher à des choses que vous avez senties, pas entraîner le nez lui-même. Chaque exercice ci-dessous vous demande de dire ou d’écrire le mot.

Il existe aussi des preuves que le système est plastique dans un sens plus large : l’entraînement de la mémoire olfactive a été étudié pour son transfert vers des tâches de mémoire visuelle non entraînées, ce qui suggère que l’odorat est plus proche de la mécanique générale de la mémoire que sa réputation ne le laisse croire.

Notre guide sur les parfumeurs fait le même constat dans l’autre sens. Plusieurs des parfumeurs qui y figurent sont arrivés par la chimie plutôt que par un don hérité, et Jean Carles a composé deux classiques après être devenu anosmique, en travaillant de mémoire sur ce que font les matières. La bibliothèque, c’est le talent. Le nez n’est que le capteur.

Votre nez peut être mesuré, ce que peu de gens savent

La capacité olfactive est une quantité mesurable, avec des fourchettes normales publiées, pas un mystère.

Deux instruments dominent. Les Sniffin’ Sticks présentent des odeurs sur des distributeurs réutilisables en forme de stylo et testent trois choses distinctes : votre seuil (la plus petite quantité d’une substance que vous pouvez détecter), votre discrimination (pouvez-vous distinguer deux odeurs), et votre identification (pouvez-vous la nommer à partir d’une liste). Les trois s’additionnent pour donner un score TDI. Le University of Pennsylvania Smell Identification Test, ou UPSIT, comprend 40 éléments à gratter et à sentir, avec quatre choix chacun, et il ne teste que l’identification.

L’étude normative est vaste. Hummel et ses collègues ont publié des normes TDI à partir de plus de 3 000 sujets. Le score TDI du dixième centile était de 30,3 pour les 16 à 35 ans, 27,3 pour les 36 à 55 ans, et 19,6 pour les plus de 55 ans. Les femmes ont surpassé les hommes sur les trois composantes. Et la composante qui décline le plus vite avec l’âge est le seuil, pas l’identification.

Ce dernier détail est celui qui est encourageant pour ce guide. Votre sensibilité vous est en grande partie donnée d’avance. Votre capacité à identifier et à discriminer tient beaucoup mieux le coup, et ce sont ces deux-là que travaillent les exercices ci-dessous.

Le déclin est réel, et les chiffres sont plus utiles qu’une vague appréhension. Le National Institute on Deafness and Other Communication Disorders américain situe la prévalence des troubles de l’odorat à 4 % des Américains de 40 à 49 ans, 11 % à 50-59 ans, 13 % à 60-69 ans, 25 % à 70-79 ans, et 39 % à 80 ans et plus (données américaines ; nous n’avons trouvé aucune série canadienne équivalente).

Donc, la plupart des gens qui lisent ceci ont un nez ordinaire et le garderont pendant des décennies. Si vous avez plus de soixante-dix ans et trouvez le parfum plus difficile à décoder, vous faites partie d’un grand groupe et ce n’est pas votre imagination. Si vous avez trente ans et pensez avoir un mauvais nez, vous avez presque certainement plutôt un vocabulaire non entraîné. Ce sont des problèmes différents, et un seul d’entre eux a une solution ici.

Le programme

Douze semaines, parce que c’est l’intervalle qu’utilisent les travaux cliniques. Dix minutes par jour.

Semaines 1 à 4 : des matières seules, nommées

Procurez-vous des matières premières. Les fournisseurs de parfumerie vendent de petites quantités des matières standards, et un ensemble de départ de dix à quinze suffit à transformer votre façon de tout sentir.

Commencez par celles que couvre notre guide des matières, parce que la lecture vous donne un endroit où les classer : bergamote, lavande, rose, jasmin, iris, vétiver, patchouli, mousse de chêne, tonka ou coumarine, vanille, cèdre, santal.

Sentez-en une. Dites son nom à voix haute. Dites une chose qu’elle vous rappelle et qui n’est pas un parfum : un lieu, un aliment, une pièce. Cette deuxième étape est celle que les gens sautent, et c’est elle qui construit le rappel.

Attendez-vous à une déception. La plupart des matières premières sentent plus mauvais seules qu’on ne l’imagine. La mousse de chêne est amère et sent l’encre. Les muscs proches de la civette sentent mal. Même l’absolue de jasmin a quelque chose de vaguement pourri : c’est l’indole. C’est normal, et c’est la première vraie leçon : la parfumerie n’est pas faite de belles odeurs arrangées joliment.

Semaines 5 à 8 : paires et contrastes

C’est la méthode Jean Carles, simplifiée. Carles enseignait les matières premières en paires contrastées et ordonnées, classées par catégorie, de sorte que les étudiants construisaient une carte plutôt qu’un tas. Sentez deux choses ensemble et nommez la différence :

  • Bergamote contre citron. Laquelle est plus ronde ?
  • Cèdre contre santal. Lequel est sec, lequel est crémeux ?
  • Rose contre géranium : le géranium est le substitut bon marché de la rose et partage une grande partie de sa chimie.
  • Vétiver contre patchouli. Les deux sont terreux. Dites en quoi ils diffèrent.

Nommer la différence est l’exercice. Le faire à voix haute ou par écrit fonctionne considérablement mieux que de le faire dans sa tête.

Semaines 9 à 12 : structures

Mettez maintenant des parfums côte à côte plutôt que des matières premières. Chaque paire ci-dessous est un exemple net d’une seule idée, et là où nous avons un vrai décant de 2 ml des deux parfums d’une paire, nous l’avons lié, pour que vous puissiez commander la paire réelle et la sentir vous-même plutôt que de nous croire sur parole.

  • Un trio de surdoses. Bandit, Vent Vert et Fracas sont trois compositions de Germaine Cellier, chacune construite en prenant une matière et en la surdosant bien au-delà de ce que quiconque d’autre faisait à l’époque. Nous n’avons aucun des trois en décant, mais la leçon fonctionne à partir de la seule description si vous trouvez des échantillons ailleurs : une matière surdosée, trois fois, trois résultats différents. Apprenez ce que ressent une surdose.
  • Une paire de fougères, à six ans d’écart. Guy Laroche Drakkar Noir (1982) est une fougère aromatique classique. Davidoff Cool Water (1988) se situe à la frontière entre fougère et aquatique que décrit notre guide des familles olfactives, mais vise une salle complètement différente. Pourquoi cette paire : elle montre à quel point une seule structure laisse de place à deux parfumeurs pour être en désaccord.
  • Une paire de vétivers, à quarante-sept ans d’écart. Guerlain Vétiver (1959) et Terre d’Hermès (2006) puisent tous deux dans la même racine. Pourquoi cette paire : la version de Guerlain place le vétiver au centre, entouré d’agrumes et de tabac ; Terre d’Hermès l’utilise comme une note de fond parmi d’autres, au service d’une composition minérale et citronnée plutôt que d’une composition vétiver. Même racine, fonctions opposées.
  • Deux parfums avec un parfumeur en commun, à neuf ans d’écart. Angel (1992, Olivier Cresp avec Yves de Chiris) et Dolce & Gabbana Light Blue (2001, Cresp seul) ne pourraient pas sentir plus différemment l’un de l’autre : l’un est un gourmand dense, fortement patchouli, sur un fond moussu proche du chypre, l’autre un agrumes-jasmin translucide. Nous n’avons pas Angel en décant, donc cet exercice fonctionne mieux comme exercice de description, à moins que vous ne le trouviez ailleurs. Pourquoi cette paire : elle montre ce qu’est au juste la signature d’un parfumeur, quand deux parfums ne partagent presque aucune note.

Sentez chaque paire l’une après l’autre, et notez ce qui a changé. Pas si vous avez aimé.

Tenir un journal, et quoi y écrire

Un journal olfactif a l’air précieux, et c’est l’habitude la plus rentable ici. Plutôt qu’un gabarit imprimé, copiez cette structure dans n’importe quel carnet, et notez, chaque fois :

  • Ce que c’est, et le code de lot si vous l’avez.
  • Où et quand, y compris la météo, parce que la chaleur change tout.
  • Ce que vous sentez à la première minute, à trente minutes, et à quatre heures. Trois entrées, pas une seule. Notre guide sur les notes, les accords et la pyramide couvre pourquoi la première minute ment.
  • Ce que ça vous rappelle. Un lieu, une personne, une matière. C’est l’accroche de rappel.
  • Un verdict, en une ligne franche. « Trop sucré. » « Le porterais au travail. » « Bon, mais pas pour moi. »

N’écrivez pas une critique. Vous construisez un index, vous ne publiez pas.

Après trois mois, vous pourrez revenir en arrière et trouver des tendances que vous ne saviez pas avoir : une famille vers laquelle vous vous tournez constamment, une matière que vous n’aimez jamais. Cela compte plus que n’importe quelle recommandation que qui que ce soit puisse vous donner.

Trois règles qui vous sauveront

Sentez moins, mais plus souvent. Dix minutes par jour valent mieux que deux heures le samedi, et notre guide pour tester un parfum explique la fatigue qui rend les longues séances inutiles.

Faites-le dans des conditions différentes. Le même parfum en janvier et en juillet, ce sont deux parfums différents.

Sentez des choses qui ne sont pas du parfum : coupez un citron, ouvrez le café, froissez une feuille du jardin. La parfumerie est construite à partir de références au monde réel, et si votre bibliothèque ne contient que du parfum, alors chaque parfum ne pourra jamais sentir que comme d’autres parfums.

Une version maison du test de discrimination

Emprunté à la structure de la version clinique : faites-le à la semaine 1, puis de nouveau à la semaine 12, pour avoir un avant et un après.

Demandez à quelqu’un d’autre de le préparer. Trois bandelettes, deux vaporisées avec le même parfum et une avec un parfum différent. Vous sentez les trois et nommez l’intruse. Douze tours, notés par écrit, sans parler pendant. Notez sur douze.

Commencez par des paires faciles issues de familles opposées et allez vers des paires difficiles : deux vétivers, deux ambrés, un parfum contre son propre flanker. Le but n’est pas le score isolé. C’est le même score douze semaines plus tard, sur les mêmes paires, préparées par la même personne.

S’il n’a pas bougé, l’entraînement ne fonctionne pas, et vous devriez le changer plutôt que persister.

Ceci fait partie de Nose to Bottle, notre manuel complet du parfum. À lire dans l’ordre ici.